La Ministre Paulette Lenert évoque son quotidien en mode Covid à la Santé, et dévoile ses aspirations politiques post-pandémie.

Entrée en politique comme ministre de la Coopération et de l’Action humanitaire et ministre de la Protection des consommateurs, suite aux élections législatives d’octobre 2018, l’ancienne juge au Tribunal administratif est bombardée à la Santé en février 2020, quelques semaines avant le début de la crise sanitaire.

A la tête d’un portefeuille naguère jugé secondaire, qui régit aujourd’hui la vie de tout un pays, elle décrit son approche en matière de gestion et de prise de décision au jour le jour.

Refusant de se voir en femme d’Etat, elle compte toutefois poursuivre sa carrière politique comme haut fonctionnaire, bien décidée à apporter beaucoup, et à suggérer des réformes et des gros changements.

Paulette Lenert, comment gère-t-on au quotidien un tel ministère dans ce contexte actuel très critique ?

Notre travail journalier ne s’arrête pas avec la pandémie : une partie de l’équipe poursuit la gestion des dossiers en cours, comme les autorisations d’établissement, le suivi budgétaire, le contact avec les partenaires conventionnés, c’est donc un travail continu qu’on n’arrête pas ainsi du jour au lendemain.

Pour ce qui est de la gestion de la crise sanitaire, une équipe renforcée a été mise en place au sein de la Direction de la santé. Un groupe de la Cellule de crise est spécialement chargé d’effectuer une veille sur tout ce qui se passe au niveau scientifique, sanitaire, européen, de la recherche, etc., afin de rester rapidement et continuellement informé au plus haut niveau.

En visioconférence avec ses homologues européens à la Santé (photo : ministère de la Santé)

Sans oublier les décisions politiques qui se succèdent très rapidement : il ne s’écoule pas une seule semaine durant laquelle nous ne prenons pas de décisions : que ce soit au niveau opérationnel ou stratégique de tests et de vaccination, de la Loi Covid qui arrive régulièrement à échéance…

Je pense avoir apporté une certaine neutralité, que je tiens de mon ancien métier de juge au Tribunal administratif.

En interne, nous travaillons étroitement avec nos groupes de concertation mis en place dans le cadre de la cellule de crise pour nous positionner et préparer nos propres décisions politiques.

Nous devons également préparer et organiser les conférences de presse. Actuellement, nous traitons chaque jour une vingtaine de demandes de journalistes, un chiffre exceptionnel pour un ministère comme le nôtre.

Nous répondons en outre à une quantité énorme de questions parlementaires. Dans toute l’histoire parlementaire de notre pays, nous avons battu le record historique de requêtes émanant des députés.

Si tout cela occupe grandement tous ceux qui sont impliqués dans la gestion de la pandémie et mon ministère en particulier, il ne faut pas oublier que j’ai moi aussi mes questions que je soumets à mes équipes, liées aux nombreux documents et rapports que je reçois et lis.

Comment s’organise votre journée type ?

Elle commence à 6 heures le matin, en posant les premières questions, et se termine le soir vers 22-23 heures, avec beaucoup de lecture professionnelle.

Quelles méthodes et pratiques avez-vous amenées au ministère, à la fois pour son fonctionnement quotidien, et pour la gestion de la pandémie ?

Je pense avoir apporté une certaine neutralité, que je tiens de mon ancien métier de juge au Tribunal administratif.

On connaissait la pandémie par les livres d’histoire. Nous la vivons en live

J’ai en effet l’habitude d’entendre des avis contradictoires dans un procès. Cela fait partie de notre profession, d’avoir en face de soi et d’écouter deux camps, dont les avis sont subjectifs, avec des positions affirmées et contradictoires.

Au ministère, j’écoute donc tout le monde avant de prendre une décision. Car je veux savoir ce que pensent mes collaborateurs, quel est leur avis… Je prends ensuite du recul, puis me retire pour mieux forger ma propre conviction et finaliser ma décision.

Quelles leçons personnelles, professionnelles, politiques tirez-vous de cette expérience depuis votre arrivée au gouvernement et à la Santé ?

La plus grande leçon que je tire de cette expérience ministérielle, mais qui se confirme aussi à travers mes précédentes expériences professionnelles, c’est qu’il faut vraiment travailler en équipe.

Pour moi, c’est la force de notre pays et de la fonction publique luxembourgeoise que de pouvoir se connaître, de pratiquer le networking et le travail collaboratif. Nous avons tous tout intérêt à nous serrer les coudes, à travailler ensemble de manière flexible, pour mutualiser sur ce qu’on sait bien faire et ne pas commencer à faire sa propre cuisine, chacun dans son coin.

Nous travaillons donc très étroitement avec d’autres administrations, surtout depuis le début de la pandémie ; ce qui nous permet d’être plus flexible que d’autres pays, dans nos décisions et leur application. Il faut avant tout chercher à construire, rester pragmatique et faire au plus simple.

Prévoyez-vous une carrière politique après la mandature actuelle ?

Oui, sinon je ne serais plus ici, même si cette pandémie est une lourde épreuve. J’ai envie de faire de la politique ; il y a beaucoup de choses à faire bouger, car à ce poste de haut fonctionnaire on peut aussi apporter beaucoup, suggérer des réformes et des gros changements.

Non je n’ai pas de coach ! C’est d’ailleurs un métier que j’aurais plutôt tendance à exercer moi-même.

Responsable politique : c’est en effet un beau métier que de pouvoir vraiment se projeter, pour développer des visions, plus particulièrement dans le secteur de la santé qui est assez passionnant.

Plus généralement, mon atterrissement forcé en pleine crise m’a permis de faire le point sur les forces et les faiblesses de notre système. Tout cela me donne vraiment envie de continuer dans ce domaine, de développer des idées pour l’avenir ; car il faut préparer le pays aux défis majeurs qui l’attendent, comme la démographie ou la durabilité du système de santé, qui sont de très gros sujets sur lesquels je souhaiterais continuer à travailler.

Envisagez-vous un jour un mandat de Première Ministre ?

Ce n’est pas l’idée où l’objectif du moment, car je reste vraiment concentrée c’est ce que je dois faire. Et contrairement aux autres Premiers Ministres, je ne viens pas d’un métier diplomatique ou d’une carrière dans les Affaires étrangères. Je ne suis pas non plus née dans la politique pour envisager un poste de Première Ministre.

Je suis plutôt quelqu’une qui travaille sur une thématique. Et de ce point de vue-là, je me sens très bien dans un ressort, où on me confie un dossier sur lequel je travaille et que je gère de A à Z.

Paulette Lenert (à gauche), avec le Premier Ministre Xavier Bettel (photo : ministère de la Santé)

Chaque jour, vous allez au casse-pipe, face aux parlementaires et journalistes. Les critiques sont d’autant plus acerbes que vous êtes une femme, non politicienne de profession, et gérez un portefeuille ministériel auparavant considéré comme secondaire. Comment supportez-vous ce stress et cette pression ?

Le débat contradictoire fait partie de la démocratie. Mais je n’ai pas le sentiment qu’on me tire à boulets rouges plus que sur d’autres politiciens qu’il soit hommes ou femmes, spécialistes ou non ; c’est dans la nature des choses.

Nous vivons une situation très critique, et j’estime que chacun essaie de faire de son mieux. C’est en tout cas ce que je me dis tous les jours, quand je me lève pour jouer ma partition dans ce jeu-là.

Si on commence à canaliser son énergie pour réfléchir plutôt que de parer au plus pressé, on perd la partie.

Nous évoluons dans une démocratie ; c’est bien le rôle des journalistes que d’interroger et celui des députés que de questionner. De ce point de vue, je n’ai pas le sentiment d’être attaquée personnellement.

Il faut accepter les critiques. Et si on est une petite nature, il ne faut pas mettre les pieds dans ce métier. Comme dans toute profession, quand on endosse des responsabilités ce n’est pas toujours gai tous les jours…

Avez-vous un coach qui vous accompagne justement pour faire face à ces situations ?

Non je n’ai pas de coach ! C’est d’ailleurs un métier que j’aurais plutôt tendance à exercer moi-même.

Toutefois, je compte beaucoup sur mes collaborateurs ; on se soutient mutuellement au quotidien. Et c’est justement le fort d’une bonne équipe, que chacun reconnaisse quand l’autre est en situation de faiblesse ou de surmenage, afin de se mettre à sa place, de le comprendre et de le soutenir, pour mieux s’entraider.

Si c’était à refaire, que referiez-vous et ne recommenceriez-vous pas ?

Je ne sais pas encore : il est d’ailleurs trop tôt pour y songer. On vit une situation dictée par la crise et par son actualité. Si on commence à canaliser son énergie pour réfléchir plutôt que de parer au plus pressé, on perd la partie.

Je ne suis pas née dans la politique pour envisager un poste de Première Ministre.

Toutefois, je réserve ce type de réflexions pour après la pandémie. Une fois la situation clôturée, je prendrai alors du recul et mènerai l’exercice de manière plus professionnelle.

Ceci, avec un debriefing, en demandant à mes équipes et à moi-même, ce que nous avons a appris, quel bilan nous en tirons, ce que nous pourrions réitérer et éviter… Et sur ces bases, comment préparer l’avenir.

On connaissait la pandémie par les livres d’histoire. Nous la vivons en live. Le bilan sera donc très important et instructif pour se préparer à l’avenir face à de telles crises sanitaires.