Avec le projet, l’ICIJ a définitivement ancré le journalisme dans le 2.0.

Le volume et la disparité des documents de la fuite nécessitaient un travail initial sur les données numériques, pour être ensuite utilisées par les journalistes.

Ce traitement des quelque 11,5 millions de documents (2.600 gigaoctets de données numériques) comprend les opérations de stockage, de tri, de regroupement, de structuration, d’archivage et de sécurisation des données.

Dans ce contexte, le mode opératoire numérique adopté par l’ICIJ a reposé à la fois : sur l’organisation et la structuration des données numériques par ses experts ; sur la mobilisation d’outils et de logiciels destinés aux journalistes ; et sur la mise en place de procédures de sécurisation des données, des équipements et des communications, que ces derniers ont dû appliquer.

De leur côté, les rédactions se sont elles aussi organisées en interne selon ce même mode opératoire.

Des outils numériques à la disposition des journalistes

Pour réaliser ce travail sur le contenu numérique de la fuite, les spécialistes numériques de l’ICIJ ont tout d’abord analysé et identifié la teneur et le format des documents de Mossack Fonseca.

Gerard Ryle, Directeur de l’ICIJ explique comment le consortium a utilisé Nuix pour travailler sur le volume massif des données.

Ils ont ensuite restructuré les données pertinentes (pdf, mails, scans, photos, tableurs…) dans des formats lisibles par les journalistes.

Puis, ils les ont réorganisées dans une nouvelle base de données apurée, à partir de laquelle ces derniers ont pu alors explorer puis analyser les informations.

Pour cela, le Consortium leur a fourni des outils et des logiciels numériques dédiés. Il s’agit entre autres d’un moteur de recherche et de deux plateformes de connexion et de visualisation des données.

Le premier, Nuix Investigator, a servi à l’exploration de bases de données volumineuses. Muni d’un index de requêtes, les journalistes l’ont utilisé pour organiser et fouiller des données chaotiques de manière plus rapide et efficace, à partir d’un nom, d’une société ou d’une expression.

Pour mieux analyser les données ainsi recueillies, ces derniers ont en outre recouru à une application de connexion et de visualisation, Linkurious.

Celle-ci leur a permis de mettre en relations des informations figurant dans la base de données (comme des noms de personnes et de sociétés), puis de les représenter sous forme de graphique en étoile.

Avec Linkurious, les journalistes ont donc pu ainsi démonter la complexité des montages offshore puis remonter la piste de leurs bénéficiaires.

Ils ont par ailleurs travaillé à partir d’une autre application de connexion des données volumineuses : Neo4j.

Couplée à Linkurious, celle-ci leur a permis de croiser des informations, puis d’afficher les résultats de requêtes sous forme de graphes.

Mar Cabra describes how the ICIJ Used Neo4j to Unravel the Panama Papers

Avec cette application, ils ont pu identifier plus facilement les connexions entre les personnes et les sociétés offshore, rappelle Mar Cabra, et ainsi savoir « où se trouvaient les criminels, et qui travaillait avec qui… ».

En parallèle, l’ICIJ a instauré des procédures de gestion des données numériques, destinées notamment à la protection des informations et à la sécurisation des équipements informatiques, des communications et des échanges.

Des procédures de sécurisation des données et des communications

Ces pratiques ont impliqué des méthodes rigoureuses et des outils de chiffrement dédiés.

Les journalistes ont dû y recourir, conformément à l’accord signé entre celui-ci, la Süddeutsche Zeitung et les journalistes.

Pour Alain Lallemand – journaliste au Soir et membre de l’ICIJ depuis plus de 15 ans – cette clause visait à se prémunir de maillons faibles dans la chaine de sécurité.

Une organisation des rédactions autour de la donnée numérique

Afin de surmonter les difficultés techniques et humaines face aux volumes massifs de données numériques, certaines rédactions ont elles aussi revu leur mode de fonctionnement et d’organisation.

Elles ont pour cela adopté le modèle mis en place par l’ICIJ.

Cette réorganisation a principalement reposé sur le développement de logiciels, l’acquisition d’équipements numériques et le recrutement de journalistes numériques.

L’arrivée de ces nouvelles compétences va ainsi permettre aux journalistes d’investigation de se concentrer uniquement sur leurs enquêtes.

Afin de disposer d’équipements numériques plus performants, certains médias ont développé leurs propres solutions, et/ou ont adopté les applications fournies par l’ICIJ : tels Le Monde, pour gérer les différents formats de courriels, et Le Soir pour explorer et analyser les données numériques.

Ce mode opératoire dédié au traitement de la donnée numérique a ainsi permis aux journalistes d’explorer, d’exploiter et d’analyser les 11,5 millions de documents de façon plus systématique, efficace et rapide.

Dans ce projet, ces derniers et les rédactions ont aussi appris à travailler de manière autonome face à de gros volumes de données.

Sur ce point, Delphine Reuter note ainsi : « Le projet a en quelque sorte forcé les médias à innover et à collaborer.

Face aux gros volumes de données numériques, il a permis d’ouvrir l’esprit à pas mal de journalistes sur la manière dont les données sont structurées.

Cela leur a permis, grâce à des outils de visualisation, d’aller beaucoup plus loin et rapidement dans leurs enquêtes ».

À plus d’un titre, ce modus operandi a donc été décisif pour la poursuite des enquêtes des Panama Papers.

Il a aussi mis en évidence la nécessité du travail collaboratif, entre journalistes et avec les experts du numérique.

Source : Les Panama Papers marquent-ils l’émergence de pratiques professionnelles et journalistiques nouvelles ?


En adoptant un mode opératoire collaboratif et en l’imposant aux journalistes, l’ICIJ a réussi à piloter le projet des « Panama Papers » jusqu’à sa fin.
En adoptant un mode opératoire collaboratif et en l’imposant
aux journalistes, l’ICIJ a réussi à piloter le projet jusqu’à sa fin.