En adoptant des pratiques de partage et en les imposant aux journalistes, l’ICIJ a réussi à piloter le projet jusqu’à sa fin.

Les documents des Panama Papers contenaient les secrets de milliers de personnes de plus de 200 pays. Aussi, la réalisation et la publication des enquêtes sur ces pratiques illégales et criminelles ont nécessité la participation de quasi 400 journalistes.

Et afin d’organiser puis de coordonner le travail de ces derniers, l’ICIJ a mis en place des pratiques de travail basées sur la collaboration.

La démarche collaborative, partie intégrante de lICIJ

La démarche collaborative est inscrite dans l’ADN du Consortium International des Journalistes d’Investigation. Elle se décline en effet dans sa raison d’être, dans ses objectifs et missions, ainsi que dans son mode de financement et dans sa relation avec le public.

Une raison d’être collaborative
Fondé en 1997 par le journaliste américain Chuck Lewis, l’ICIJ est un projet du Centre pour l’intégrité publique, une organisation américaine créée en 1989 et consacrée au journalisme d’investigation.

Sur son site, il se présente comme une ONG « dotée d’un réseau mondial de plus de 200 journalistes d’investigation, et de 100 médias dans 70 pays ».

La BBC, le New York Times, Le Monde, le Guardian, Der Spiegel et l’Asahi Shimbun collaborent régulièrement à ses enquêtes.

Cette collaboration est basée sur une raison d’être, que l’ICIJ justifie par la mondialisation et le développement, qui « ont exercé des pressions extraordinaires sur les sociétés humaines, faisant peser des menaces sans précédent sur les industries polluantes, les réseaux criminels transnationaux, les États voyous et les actions de personnalités influentes du monde des affaires et du gouvernement ».

Cette raison d’être est également motivée par le contexte d’une presse en crise : « Les réseaux de diffusion et les grands journaux ont fermé des bureaux à l’étranger, réduit les budgets de voyage et dissous les équipes d’enquête. Nous perdons nos yeux et nos oreilles partout dans le monde précisément lorsque nous en avons le plus besoin ».

Une collaboration portée par une finalité, une vision et une mission
Cette raison d’être s’exprime enfin dans un manifeste, dans lequel le Consortium expose sa finalité et sa vision, à savoir mettre à jour et combattre « la criminalité transfrontalière, la corruption et la responsabilité du pouvoir ».

Dans ce texte solennel, l’ICIJ se fixe comme mission d’« amener la responsabilisation à l’échelle mondiale » sur ces questions.

La collaboration est au centre de cette finalité et de cette mission ; l’ONG la décrit ainsi : « Notre objectif est de rassembler les journalistes de différents pays en équipes – en éliminant la rivalité et en favorisant la collaboration. Ensemble, nous visons à être la meilleure équipe d’enquête transfrontalière au monde ».

La collaboration comme paradigme journalistique
Dans son manifeste, l’ICIJ rappelle en outre sa conception du journalisme : « Le Consortium international des journalistes d’investigation représente un nouveau paradigme journalistique pour nos temps troublés ».

Ce paradigme revêt là aussi une forme collaborative, que L’ONG détaille ainsi : « Notre modèle collaboratif repose sur l’idée que de nombreux journalistes travaillant ensemble peuvent révéler une vérité globale, découverte, interrogée, vérifiée et vérifiée à nouveau – non pas par un seul journaliste mais par des équipes de journalistes talentueux et d’organes de presse travaillant sur un objectif commun ».

« Nous perdons nos yeux et nos oreilles partout dans le monde précisément lorsque nous en avons le plus besoin ».

ICIJ

Une conception du journalisme, que Marina Walker la directrice adjointe du Consortium résume en ces termes : « l’ICIJ a été créé pour rompre avec le paradigme du loup solitaire et le remplacer par celui d’un réseau et d’une communauté de journalistes qui, unis par une confiance mutuelle, collaborent à des enquêtes d’importance mondiale ».

Une démarche de « partage radical »

Fort de cette raison d’être et de ses expériences passées, l’ICIJ a appliqué cette approche collaborative au projet des Panama Papers, comme l’explique Gerard Ryle: « Nous avons décidé de faire quelque chose s’opposant à ce qu’on nous avait enseigné en tant que journalistes : partager ».

Gerard Ryle : « Nous avons décidé de faire quelque chose s’opposant à ce qu’on nous avait enseigné en tant que journalistes : partager ».

Conditionnée par la fuite, celle-ci a ainsi reposé sur des valeurs fortes. Elle a impliqué un recrutement rigoureux. Elle a obéi à des principes journalistiques exigeants. Et elle a été soutenue par un outil de communications dédié.

Une démarche conditionnée par la fuite
La nature et la teneur de la fuite ont joué un rôle déterminant dans le choix de cette démarche collaborative : qu’il s’agisse du volume même des documents à explorer et à analyser ; de la dimension mondiale de leur contenu (220 pays), des ramifications internationales des pratiques illégales et criminelles dévoilées ; ou encore du nombre de personnalités impliquées dans ces opérations.

Sur ce point, cette approche a été dictée par la nécessité de « mettre des yeux autochtones sur des noms autochtones ».

Aussi, le recours à des confrères, qui connaissaient ces pays, leurs langues et ces personnalités locales politiquement exposées, a donc été essentiel pour le succès du projet.

Selon Delphine Reuter, la démarche collaborative a ainsi permis la poursuite d’enquêtes en dépit des barrières linguistiques et régionales.

Et pour Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, il n’y avait pas d’autre façon de raconter les épisodes les plus importants, que de recourir à cette pratique.

Une démarche qui a reposé sur des valeurs fortes
Sur le plan opérationnel, la première de ces valeurs a été le partage des informations entre journalistes, comme l’explique Gerard Ryle : « L’une des règles, pour ceux qui étaient invités : nous étions tous d’accord de partager toute découverte avec les autres ».

Cette règle de conduite a d’ailleurs été couchée par écrit, dans l’accord passé entre l’ICIJ, la Süddeutsche Zeitung et les journalistes.

Accord entre l’ICIJ, la Süddeutsche Zeitung et les participants au projet (source : Mashable/France24)

La seconde valeur prônée a été la confiance, celle nouée notamment lors de projets antérieurs.

Et que le directeur de l’ICIJ, pose en ces termes : « Pour le projet des Panama Papers, nos associés ont été choisis selon la confiance qui s’était construite à travers des collaborations précédentes ».

Pour cette raison, certaines rédactions, américaines notamment, n’ont pas été retenues par le Consortium pour travailler sur cette fuite.

« Le Consortium international des journalistes d’investigation représente un nouveau paradigme journalistique pour nos temps troublés ».

ICIJ

La troisième valeur a été la loyauté : le choix de l’ICIJ pour les médias partenaires a en effet reposé « sur la volonté de prévenir toute forme de concurrence journalistique ».

Une démarche qui a obéi à des principes journalistiques exigeants
La collaboration prônée par l’ICIJ suit aussi une rigueur journalistique forte. Sur son site, il note que les journalistes travaillent avec lui « pour rapporter, éditer et produire des reportages multimédias originaux, qui respectent les plus hauts standards d’équité et de précision ».

Durant le projet des Panama Papers, ces confrères ont dû se conformer à ces standards. Notamment en matière de relecture et de réécriture des articles. Pour Delphine Reuter, cette démarche de fact-checking est un aspect important de la conception journalistique de l’ICIJ.

Autre impératif journalistique : chaque personnalité dont le nom sera publié, doit être interrogée. S’il s’agit d’une information locale, la personne en question doit être contactée, afin d’obtenir son point de vue, qui sera ensuite repris en citation par les journalistes.

Dernières règles journalistiques imposées par l’ICIJ, celles de l’embargo et de la publication simultanée des enquêtes et des révélations. Elles sont énoncées dans le contrat entre celui-ci et les journalistes.

Une démarche soutenue par une plateforme de communication cryptée
Pour permettre aux 378 confrères de partager leurs découvertes et leurs informations, l’ICIJ a mis à leur disposition une plateforme de communication cryptée (iHub).

Grâce à cet outil, ceux-ci ont pu réaliser un travail journalistique, en équipe, à l’échelle internationale, 24h/24, et de manière confidentielle et sécurisée.

Pour Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, ce forum crypté a d’ailleurs constitué « le pivot de tout le travail des journalistes tout au long du projet ».

Nous étions tous d’accord de partager toute découverte avec les autres.

gerard Ryle (ICIJ)

Via cette « salle virtuelle sécurisée », les journalistes ont pu avancer dans leurs enquêtes respectives, tout en bénéficiant des informations et de l’expertise d’autres confrères à travers le monde.

En adoptant ainsi ce mode opératoire collaboratif et en l’imposant aux journalistes, l’ICIJ a réussi à piloter le projet des Panama Papersjusqu’à sa fin.

Et grâce à cette démarche, ceux-ci ont pu mener des enquêtes transfrontalières, qui n’auraient abouti sans leurs échanges ni le partage des informations.

Leur travail en commun a par ailleurs été réalisé selon une grande rigueur journalistique homogène, qui donnait plus de poids et de crédibilité à leurs révélations.

Cette dynamique de groupe a aussi contribué à préserver le secret du projet et l’anonymat de la source, tout en protégeant les journalistes contre les risques et dangers dans l’exercice de leur métier.

A suivre : Panama Papers – En mode projet (5)


Source : Les Panama Papers marquent-ils l’émergence de pratiques professionnelles et journalistiques nouvelles ?