Un article de Manager Magazin jette une lumière nouvelle sur les opérations hasardeuses des principaux actionnaires de la banque privée allemande. L’institution concernée s’en défend.

Comment une simple levée de capital, par une institution doublement centenaire, auprès d’un consortium bancaire peut-elle se terminer par sa perte totale d’indépendance?

En septembre dernier, Sal. Oppenheim, la «première banque privée indépendante en Europe» fondée en 1789, n’avait eu d’autre choix, pour lever 300 millions d’euros et réduire sa dette, que de faire entrer Deutsche Bank dans son capital.

Annoncée comme minoritaire à l’époque, la participation devait osciller entre 30 et moins de 50%. L’absorption prévue sera finalement intégrale et se conclura pour 1,3 milliard d’euros.

S’il était attendu que la banque familiale perde une partie de son indépendance, nul ne prévoyait cependant qu’elle passerait à 100% dans le giron du géant allemand de la banque généraliste.

Les anciens propriétaires du groupe gardent toutefois une option maximum de 20% de la société mère, dont ils pourront racheter les parts le cas échéant.

Ce rachat met un terme aux opérations menées depuis plusieurs années par les principaux actionnaires de la banque privée, dont la presse allemande a récemment fait un large écho.

«Complot»?

Ainsi, le mensuel allemand Manager Magazin, dans son numéro daté de novembre, revient sur des investissements qui s’avéreront aventureux et qui finalement provoqueront la chute de la maison Sal. Oppenheim.

Dans leur article «Le complot Oppenheim, l’incroyable machination du banquier privé», Sören Jensen et Ulric Papendick montrent en effet comment une «petite clique» d’actionnaires (voie encadré ci-contre) a mis en jeu l’indépendance de la banque pour sauver leur propre fortune.

Tout part de Madeleine Schickedanz, l’héritière des groupes Quelle (vente par correspondance) et Karstadt (grands magasins), qui décide en 1998 de fusionner les deux entreprises et d’emprunter pour l’occasion 1 milliard de deutsche marks à Sal. Oppenheim.

En 1881, Rudolf Karstadt ouvre sa première enseigne de magasins éponymes à Wismar (Photo: J.-H. Janßen, Wikimedia Commons)

Dès 2000, le groupe fait l’objet de critiques quant à son modèle d’affaires et à sa stratégie de positionnement, avec un assortiment et des marques qui ne correspondent plus aux attentes des clients.

En janvier 2001, Karstadt annonce un plan social de 7.000 emplois et commence à afficher des résultats dans le rouge. En novembre 2004, elle publie 1,1 milliard d’euros de pertes.

De son côté, la banque privée continue à investir dans la pierre et met sur pied, entre 2001 et 2003, cinq fonds d’investissement immobiliers, qui loueront à cinq filiales de Karstadt des immeubles commerciaux au prix fort.

Les véhicules sont constitués conjointement avec Josef Esch, le gestionnaire de fortune privé de Mme Schickedanz. Au total, selon le quotidien économique Handelsblatt, les deux partenaires d’affaires auront, en une vingtaine d’années, créé une soixantaine de fonds immobiliers, pour y placer un total de quelque 5 milliards d’euros.

Le groupe KarstadtQuelle, au bord de la faillite, doit opérer une nouvelle levée de capital, et reçoit en 2005 un crédit de 300 millions d’euros de l’institution privée.

Actionnaires garants

Madeleine Schickedanz ne pouvant cependant apporter les garanties suffisantes pour couvrir l’emprunt, les six actionnaires principaux de Sal. Oppenheim ainsi que M. Esch se portent eux-mêmes garants de la somme… sur leur propre fortune personnelle.

Le risque d’interdépendance entre intérêts privés et d’affaires aura été principalement fondé par l’espoir d’un assainissement et du redressement du groupe, mais aussi par l’espérance d’une remontée des cours de l’action.

Cette double dépendance financière vis-à-vis du débiteur et locataire KarstadtQuelle (renommé par la suite Arcandor) aurait dû s’arrêter là, pour la banque privée pourtant adepte du risque mesuré.

«Les membres de ce club d’investisseurs ne pouvaient souhaiter que KarstadtQuelle fasse faillite, écrivent les rédacteurs de Manager Magazin.

Au contraire, un effort commun devait être fait pour soutenir le groupe (50.000 employés) et son actionnaire principal.»

«Balivernes!»

Selon le magazine, l’opération restera cachée aux autres principaux actionnaires de la banque, au Bafin (le régulateur allemand), et au grand public.

Dirk von Manikowsky, le chargé de presse de Sal. Oppenheim, dément cette dernière information et précise que les actionnaires étaient au courant des faits: «Parler de ‘complot’ est donc injustifié, ce ne sont que des balivernes», nous a-t-il indiqué, confirmant par ailleurs que le Bafin était informé de la situation, tout comme la Deutsche Bank au moment des négociations.

Selon l’article de MM. Jensen et Papendick, le capital emprunté ne sera pas versé directement à Madeleine Schickedanz, mais transitera d’abord par une société tierce, Allfinanz Dienstleistungen GmbH (ADG), dont le siège se trouvait jusqu’en octobre 2005 dans le fief des Esch à Troisdorf, entre Bonn et Cologne.

Toujours d’après le magazine, ADG comptait comme unique associée une société (Robuterra) enregistrée à Zurich, auprès de la filiale suisse de Sal. Oppenheim.

Le calcul des récents apports supplémentaires en capital par l’actionnaire Sal. Oppenheim dans un Arcandor moribond (il détenait 24,9% des parts lors de sa liquidation) se monterait selon Manager Magazin à 95 millions d’euros.

Aide de la dernière chance

La somme englobe ainsi la part détenue par Sal. Oppenheim dans le capital du groupe commercial qui valait encore quelque 60 millions d’euros en automne 2008.

Elle comprend aussi le montant d’un prêt de 50 millions d’euros supplémentaires – réduit par la suite à 20 millions – accordé par la banque au groupe de Mme Schickedanz.

Elle intègre enfin le package contractuel de quelque 15 millions que reçoit Karl Gerhard Eick lors de son départ de la tête d’Arcandor, après six mois seulement de bons et loyaux services.

En dépit de la manne Sal. Oppenheim, le groupe se résout à demander une aide de quelque 650 millions d’euros à l’Etat, avec le soutien vigoureux des principaux actionnaires de la banque privée.

Cette subvention de la dernière chance lui est finalement refusée en juin dernier par le gouvernement allemand. Elle marque la fin de l’hasardeuse aventure initiée par le comte Matthias von Krockow et Josef Esch.

Forte de ses déboires, la Deutsche Bank en a profité pour mettre le grappin sur la banque privée. La boucle se referme. Selon toute attente, certains de ces action­naires devraient quitter définitivement l’insti­tu­tion.

Aussi, selon Manager Magazin, l’affaire devra certainement déboucher sur une série de procès au pénal. «Il n’y a eu ni plainte, ni enquête spéciale de la part du régulateur.

Quid au Luxembourg?

Et par ailleurs, aucune plainte, ni enquête spéciale de la part du régulateur ne sont en préparation», dément M. von Manikowsky. L’opération appelle cependant une série de questions, quant à l’avenir du groupe de banque privée au Luxembourg.

Quid de Sal. Oppenheim au Grand-Duché et de ses 232 employés? Quid aussi de BHF-Bank International Luxembourg, qui emploie 34 personnes, et dont le groupe fut racheté en 2004 par Sal. Oppenheim pour 600 millions d’euros?

«Le contrat de rachat sera signé par les deux banques encore cette année, précise le chargé de presse de l’institution privée. Le nouveau groupe présentera sa stratégie au cours du 1er trimestre 2010.»

paperJam, novembre 2009